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TEXTURE       Les amis de Michel Baglin

Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin

QUARANTAINE DE JEAN-PIERRE OTTE

QUARANTAINE DE JEAN-PIERRE OTTE

Depuis cinq décennies, Jean-Pierre Otte construit une œuvre considérable avec un outil qui ne vieillit pas : l’expression poétique. Dès son premier écrit, Le Cœur dans sa gousse, il s’est imposé comme un écrivain dans la lignée de ceux qui sont pleinement ouverts au monde naturel qui les entourent en l’augmentant tout uniment des mythes, de la science et de la pensée. Entre ses Ardennes natales et le village du Lot dont il a fait depuis longtemps son lieu électif, l’écrivain s’est réglé à la mesure de ce qui l’entoure et qu’il met en écho avec son monde intérieur dans ses romans, ses récits, ses essais et ses poèmes. Écrire est un exutoire à célébrer les magnificences de la vie, y compris quand elle se manifeste dans ce qui est vécu par le plus grand nombre comme une calamité. Tout est question, toujours, de point de vue et de positionnement philosophique.

Ainsi, la période de confinement qui fut pour nombre de nos contemporains un moment particulièrement éprouvant, a continué à nourrir son inspiration. Mais attention, sa présence au monde n’est en rien béate. Il n’ignore pas la « fascination silencieuse » qu’exerce sur nous tout forme de dépérissement : « Une généalogie intérieure garde en ses couches / l’empreinte des règnes, des gloires et des déclins. ». Simplement, il a su saisir cette période singulière pour approfondir une réflexion ontologique :

« La quarantaine, c’est l’opportunité,

l’art de s’accorder aux circonstances,

la perspective de s’éprouver et s’explorer

des orteils à la racine des cheveux. »

En quarante poèmes d’une vertigineuse profondeur, Jean-Pierre Otte explore la relation entre le dehors et le dedans et veille à contenir ses affects, afin que les évènements ne prennent pas le dessus. Certes, nous vivons une époque « de la rancœur et de la canaillerie » mais il est du devoir du poète de faire entendre son chant « escorté d’éclats de soleil et d’ombre ». Pour ce faire, il ressuscite une forme ancienne : le rondeau, qui répond admirablement au dessein de sa mélopée. Quarantaine nous donne à entendre une pure musique : allitérations et assonances foisonnent, mais de façon naturelle comme eau de rivière glissant sur les galets et sa rythmique est celle de la respiration des grandes gestes poétiques.

En un bienvenu complément, l’auteur nous gratifie de Quelques érotiques. On le sait savant en ce domaine. De L’Amour au jardin à La Vie amoureuse des fleurs, en passant par les ébats des fruits de mer ou du papillon, il laboure avec bonheur un champ inépuisable. Ici, il s’agit d'échanges entre humains proposés en vingt-sept variations obéissant à un subtil habillage (si j'ose dire) formel, composé pour chacune d'elles de deux distiques emboîtant deux sixains. Voilà des figures de corps à corps parfaitement accouplés ! Entre "sèves agitées" et "audaces délictueuses", à la besogne de l'amour, les sens sont à la fête, de la montée du désir à l'explosion du ravissement partagé.

Lire Jean-Pierre Otte, c’est retrouver, toujours, joie à la vie.

Jacques Ibanès

Quarantaine suivi de Quelques érotiques, 79 p. 15€, illustration peinture à la cire de l’auteur, Les éditions SANS ESCALE

QUARANTAINE DE JEAN-PIERRE OTTE

Nuit noire

 

C’est nuit noire aux odeurs de noix,

la neige tombe, tamisée.

Nous sommes dans la maison et la maison

est en nous, ombre pour ombre.

 

Le miroir est sans bruits, sans reflets.

Par la lucarne inclinée, on voit que

c’est nuit noire aux odeurs de noix,

la neige tombe tamisée.

 

L’esprit est un espace sans étoiles,

cet étang aux eaux opaques,

où un saut de carpe délie en surface

des cercles lents, de secrètes encyclies.,

C’est nuit noire aux odeurs de noix.

 

illustration de Mona Stockhausen

illustration de Mona Stockhausen

Ce sont des écarts sauvagement décidés,

des audaces délictueuses, des affairements

 

charnels qui ne portent leur sens qu’en eux-mêmes,

et qu’on ne peut saisir que dans le dénouement fatal.

Qu’une gloire survienne, il a fallu s’y apprêter

l’imaginer, la rêver concrètement, la concevoir

et la conduire en va-et-vient à l’épanchement final,

Une extase, du moins la promesse d’une extase,

 

les ravit hors de leur condition pour mieux,

à rebours, les y inscrire à la faveur de remuements

insensés dans la chair, de souffles précipités,

de sèves qui se lèvent sensiblement en secret,

et de liqueurs intimes comme il s’en trouve

à l’intérieur des corolles des grandes impatientes.

 

Le désir de posséder, le désir d’être possédée

telles sont les extravagances de l’espèce.

 

 

 

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