Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin
12 Mars 2026
« Je viens de mourir. En cette nuit du 22 au 23 octobre 1906. » : ainsi débute Au lieu de Cezanne. Denys Coutagne, éminent spécialiste du peintre nous donne à lire un intense monologue intérieur de Cezanne qui, après sa mort, réfléchit sur sa vie, sur son œuvre, sur lui-même, revit les événements qu’il a vécus.
La profondeur de l’analyse psychologique est fascinante : la relation de Cezanne avec son fils (cet « autre moi-même »), avec son épouse Hortense et surtout avec son père : « Mon père me voulait banquier. Je me voulais artiste. ». Cezanne a peint tous les murs du grand salon du Jas de Bouffan, propriété de la famille Cezanne à Aix-en-Provence, « pour réaliser un palais couillard ». « Alors j'ai installé mon père tel un empereur Romain de profil majestueux autoritaire ». « D’aucuns s’interrogeront : pourquoi cette figure d’un père redoutable et redouté ? »
Cezanne nous livre aussi une superbe auto-analyse : « Assurément je suis bourru, maussade, acariâtre et ma face a pu faire peur », « Mais qui saura la douceur qu’au fond de moi j’ai toujours voulu exprimer » ? Et, non sans orgueil, il proclame : « Cette nuit, le plus grand peintre français vivant vient de mourir. Car je sais être ce grand peintre ! ». Non sans lutte, non sans une épuisante recherche : « Je dus apprendre que peindre, loin d’être une activité innocente, était non seulement ma seule raison d’être, mais d’aimer. »
Des pages admirables sont consacrées au thème majeur de la peinture de Cezanne, la Sainte-Victoire, tout près d’Aix-en-Provence, « comme un astre venu d’ailleurs » : « Qu’on la découvre depuis Saint-Maximin en direction de Trets où elle semble une bête de somme assoupie, qu’on la surprenne depuis Puyloubier comme une louve assagie, qu’on la contourne par Vauvenargues … toujours la même montagne, jamais la même, inconnue, secrète, énigmatique, sauvage, brûlante, aride, souple, noire sous l’orage, vaporeuse au cœur de l’été. » La Sainte-Victoire n’est pas une masse inanimée, insensible. C’est un être vivant, une « bête ». On trouve dans ce livre de nombreuses autres phrases de la même densité : Denys Coutagne « vit » (du verbe « vivre ») cette montagne avec la même fougue impérieuse que Paul Cezanne, avec qui, peut-être, il s’identifie, qu’il fait en tout cas parler « de l’intérieur » car il a une connaissance intime de ce peintre – et de la Sainte-Victoire.
Le but de Paul Cezanne ? « j’ai voulu peindre la nature et les choses de la nature comme elles doivent exister sans nous, sans aucune histoire », sans aucun être humain. Et Cezanne donne une définition de l’art de peindre par ce conseil au peintre Émile Bernard : « Traitez la nature par la sphère, le cylindre et le cône. » et aussi par cette belle affirmation : la peinture n’a « d’autre raison que de décrypter la réalité ».
La nature, pour Cezanne, c’est évidemment la Provence autour de la Sainte-Victoire : « J’ai tant aimé ce pays d’Aix que je ne peux imaginer un paradis qui ne lui ressemblerait pas, qui ne serait pas lui. » Belle évocation des lieux peints par Cezanne, qu’il ne pouvait pas trouver ailleurs. Et cette affirmation, paradoxale, mais si juste et si profonde : « Sainte-Victoire me fut donnée. Elle n’a existé que d’être regardée par moi et l’on voudra voir en elle un original parce que j’ai su montrer en elle la copie de mes tableaux. L’art ne sera dorénavant plus une imitation de la nature, mais ce sera dorénavant à la nature d’imiter l’art. » La Sainte Victoire n’existe, en quelque sorte, que parce que Cezanne l’a peinte et que, la peignant, il l’a inventée, créée – et donc rendue « réelle ».
Tout le texte est irrigué par une puissante réflexion théologique (mais tout à fait accessible, que l’on soit ou non croyant : il n’est pas nécessaire d’être théologien pour être fasciné par la recherche de Paul Cezanne et par le livre de Denys Coutagne). Dieu est au cœur des préoccupations du peintre. Et cela va jusqu’à une étonnante assimilation avec le Christ. Terrassé par un orage, par « un coup de vent glacial », Cezanne est tombé ; il est resté étendu, inconscient, « pauvre loque tachée de peinture ». Des blanchisseurs le découvrent et le ramènent chez lui sur une charrette, et c’est comme une montée au calvaire : « je me recroquevillais dans ces draps de lin comme si mon corps devait impressionner l’une de ces toiles. D’une certaine façon y inscrire mon icône ! Ne raconte-t-on pas cette histoire du Christ imprimant de son visage ensanglanté une draperie ? »
Cet étonnant roman recèle bien d’autres richesses. On y trouve de belles et profondes analyses de la peinture évidemment, de la musique à travers les suites pour violoncelle de Bach ou les opéras de Wagner, de la poésie : Cezanne, qui a lui-même écrit des poèmes, est un fervent admirateur de Baudelaire, Vigny, Musset, Nerval, Hugo. On y découvre également une belle présentation de l’amitié entre Cezanne et Zola, une belle « lecture » du roman de Zola, l’Œuvre : « Zola ! j’ai relu ton roman et j’ai enfin compris. Tu as fait mourir le peintre qu’il ne fallait pas que je devienne pour me permettre à moi d’exister : Cezanne enfin ! » et l’admiration de Cezanne pour Zola : « Zola engagé dans l’affaire Dreyfus, rageur d’un "j’accuse" accusateur ! Violent. Je l’aime dans ce coup de poing politique. Chacun de mes tableaux est un J’accuse ! »
Denys Coutagne nous donne avec ce livre un très beau texte à la fois poétique et philosophique, très original, qui nous montre, « de l’intérieur », un Cezanne non seulement grand peintre (le plus grand ?), mais aussi penseur, philosophe, poète, homme : profondément homme, profondément proche de nous.
Jean-Loup Martin
Au lieu de Cezanne, Une éternité, Éditions Venus Start Point, Aix-en-Provence, distribution Sodis, juillet 2025, 60 pages, 22 euros.