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TEXTURE       Les amis de Michel Baglin

Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin

LES RUISSEAUX DE JOSETTE SEGURA

LES RUISSEAUX DE JOSETTE SEGURA

« ...ça donnait envie d’aller faire un tour. »

   Ce dernier vers (à la dernière page) du nouveau recueil de Josette Ségura résume assez bien ce que produit en nous sa lecture : une forte envie d’aller voir dehors ce qui se passe...

   La grande majorité de ces poèmes se présentent comme des vignettes, de légers croquis – de lieux, ou personnes, ou moments dans certains lieux avec certaines personnes – des souvenirs de moments apparemment fortuits, mais où, pour Josette Ségura il s’est passé quelque chose, très souvent à l’occasion d’une balade dans la nature avec des amis, par exemple. Exercice dans lequel, après 18 recueils déjà publiés depuis 1983, elle est passée maître – ou plutôt « Maîtresse » : ça lui va bien, elle qui a longtemps exercé cette noble fonction...

   Ces « instantanés » pris au gré de la vie courante – et Josette ne cesse de vouloir ralentir, voire suspendre le flux désordonné de nos jours – elle les décrit avec les mots simples du quotidien, un phrasé proche du langage parlé (des articles manquent ou des verbes, ils sont sous-entendus). En les lisant, m’est revenue l’interrogation que se faisait François de Cornière dans un poème et qui m’avait frappé : « Est-ce que c’est le souvenir qui fabrique le poème ou le poème qui fabrique le souvenir ? » (1). Écrire, souvent, c’est comme marcher à l’aveuglette dans une forêt que l’on croit connaître.

   Josette Ségura revient parfois de ses pérégrinations dans le passé avec des sortes de « morales », de modestes sentences comme celle-ci (p. 15):

«La vie a changé,

le goût de la vie est toujours le même. »

ou, p. 17 :

« Cette joie

-- cette, car c’est toujours la même –

comme une eau

dans la journée banale

elle s’est insinuée,

transforme l’heure ».

   Et, à propos des ruisseaux, qui ne cessent de couler un peu partout dans le recueil, p. 18 :

« Simplicité du ruisseau

sa compagnie,

sa leçon dans l’herbe. »

   Notons l’attention particulière à ce qui perdure alors que nous-mêmes ne cessons de changer, évoluer (ou nous abîmer) à chaque instant...

   Instants que, par conséquent, on pourrait qualifier de « merveilleux ». – Quant au « merveilleux », je voudrais à cette occasion essayer d’en donner une nouvelle définition : il n’a rien de surnaturel (féerique ou magique), rien n’est plus naturel – quotidien – que le merveilleux, et pour tout dire, pour moi c’est la même chose. Vivre, en soi, est magique, non ? Et c’est, il me semble, ce que veulent dire les poèmes de Josette : parfois, nous nous rendons compte vraiment que nous sommes en vie – que nous sommes .

   Ainsi, à la suite d’une promenade pluvieuse (p. 62) en entrant dans cette auberge proche d’une forêt :

« La table des forestiers fut soudain une fresque de Masaccio

(...) le temps s’arrête momentanément

puis nous rend au mouvement

avec en nous le souvenir d’avoir approché un feu. »

   Enfin, ce portrait d’un jeune forestier, p. 66 :

« Habitué à regarder au loin (...)

il causait (...)

on sentait que le temps pour lui était vaste comme la forêt,

rivière s’écoulant entre les arbres, les évènements,

ayant oublié l’amont, l’aval

dans laquelle le ciel se reflétait. »

   Ces « petits riens » qui créent des jours absolus – comme le dit justement le résumé de l’éditeur sur le rabat de la couverture du livre.

   Ces « éblouissements » qui la saisissent, dirais-je, à travers des scènes ordinaires et dont Josette cherche à tenir le registre comme si elle voulait établir au fil du temps le « cadastre » de ses émotions (beaucoup de noms de lieux, de villages, d’églises, d’auberges...) qui semblent emprunter leur façon de se déplacer dans sa mémoire à celle justement des ruisseaux, rivières, petits cours d’eau (Segura, en Andalousie, est le nom d’un fleuve au débit fort modeste, paraît-il).

   Pour finir, je crois qu’il y a chez Josette Ségura une Emily Dickinson gersoise – dont déjà Gaston Puel avait remarqué à ses débuts « la petite musique » touchant à l’essentiel. Car Josette garde, aussi, chevillée au corps et à l’âme, une foi depuis de nombreuses années (plusieurs poèmes en témoignent par des références ou citations de la Bible, d’auteurs chrétiens), ce qui corrobore s’il en était besoin, la justesse de la comparaison (avec Dickinson) – domaine qui, ici, néanmoins dépasse ma « compétence » (je me situerais plutôt dans un certain agnosticisme).

   Je ne saurai trop recommander la lecture du prochain numéro de la revue Nu(e) parue en décembre 2025, consacré aux Editions L’Arrière-Pays que Josette Ségura et Éric Dazzan, dirigent depuis 1991 (73 titres publiés) composant un des catalogues les plus remarquables de l’édition poétique française (2).

   Je conclus par ce poème de la page 78, une pure réussite de simplicité et d’émotion :

Dans toute combe,

ce sentiment de traverser un petit pays

comme si la rivière avait creusé pour protéger,

on y reçoit presque des confidences,

les prés, les arbres, les champs étroits font monter

leur voix, leur silence

sur le chemin de Carlucet, de Gavaudun,

celui-ci

constellé de cardamines.

       Casimir Prat

« Les ruisseaux » 90 p. 16 €  éditions Illador

(1) dans le recueil « Ça tient à quoi ? » au Castor Astral.

(2) à consulter gratuitement (et exclusivement) en ligne sur le site Poesibao. Contenant de nombreuses contributions prestigieuses et « perspicaces » quant à l’œuvre de Josette Ségura, dont celle en particulier de Gérard Bocholier, très juste et si émouvante.

LES RUISSEAUX DE JOSETTE SEGURA
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