Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin
14 Décembre 2025
Yves Bonnefoy est un poète contemporain hors du commun qui nous fait découvrir un univers énigmatique, fantasmagorique qu’il nous est donné de décrypter à partir de nos sensations profondes.
Il a fait un bref passage chez les surréalistes mais il s’en est vite démarqué « L’image surréaliste est une mauvaise présence, la réalité devient une surréalité. » dit-il.
Yves Bonnefoy cherche cette réalité dans une « bonne » présence faite de sens …sensation provoquée par la parole authentique.
Pour lui, la parole est vivante, indissociable de celui qui la prononce.
Pour Bonnefoy le traducteur, la poésie est une articulation entre une existence et une parole. La parole est présence et non langage.
Ainsi je vais vous dire simplement ce que je pense de ce poète et comment je l’ai découvert.
En lisant des extraits, je fus hypnotisée par un chapitre des « Planches courbes » intitulé « La maison natale ».
« je m’éveillai, c’était la maison natale. Il pleuvait doucement dans toutes les salles, j’allais d’une à une autre, regardant l’eau qui étincelait sur les miroirs amoncelés partout, certains brisés ou même poussés entre des meubles et les murs. C’était de ces reflets que, parfois, un visage se dégageait, riant, d’une douceur de plus et autrement que ce qu’est le monde… »
En effet me suis noyée dans cet autre monde auquel seule, la poésie peut donner accès.
J’avais également choisi « Les planches courbes » pour ce titre qui me paraissait hors du commun, les planches étant d’ordinaire droites. Ce n’est qu’au fil de la lecture que j’ai découvert l’image de la barque et le poète « passeur ».
Passeur de mots, passeur d’images, de sensations, de rêve.
La barque avance entre deux rives, la rive de la vie et la rive de la mort.
Le poète cherche à décrire la réalité du vivant en sachant qu’elle est liée à la conscience de la mort, à l’illusion.
« Nous étions l’illusion qu’on nomme souvenir …»
« Je danse avec mes ombres sur le chemin… »
Au fil de ma lecture, je fus impressionnée par le nombre de fois où je rencontrai certains mots comme « ombre » , « brume » , « songe » « pierre » .
Dans cette œuvre poétique il y a toujours un parallèle entre le visible et l’invisible. Le réel reste en surface et recouvre un monde énigmatique sous-jacent, l’inconnaissance, l’inachevé , les mots qui ne savent dire…
« Nous sommes des navires lourds de nous-mêmes, débordant de choses fermées »
Dès la première phrase de « La maison natale » nous faisons silence en nous-mêmes, nous rentrons dans une sorte de méditation. Les images deviennent des sons scandés, sortes de mantras envoûtants. Je dis « images »plus que mots, pour qualifier ce qui est avant tout « parole ».
Une parole qui sait faire place au sens et s’élève comme un chant, un léger murmure ouaté.
Cette poésie s’écoute et devient musique intérieure à la fois proche et lointaine où se jouent mémoire et temps présent, réalité et songe.
Je lis, j’écoute, je plonge et me voici transportée dans ma maison natale, elle est vide et pourtant pleine de tout ce qui a fait ma vie, je ne cherche pas à comprendre, je vis ma perte à travers cette sensation somnambule noyée dans l’inconscient.
« … étonnement entre être et ne pas être
Main qui hésite à toucher la buée
La main tendue qui ne traverse pas
L’eau rapide, où s’efface le souvenir »
Cette poésie se colore, c’est une autre raison de mon choix, dans tous mes projets artistiques, j’ai voulu relier la peinture à la poésie.
Bonnefoy l’essayiste , l’artiste, a écrit une histoire de la peinture dans laquelle il insiste sur la relation entre la peinture et les autres arts, surtout la poésie.
Sa poésie est à la fois image, couleur, musique , en un mot « Beauté ».
Voici sa propre définition, laissons-lui la parole :
« Je nomme poésie…
Je le fais, confiant que la mémoire,
Enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent
À faire être le sens malgré l'énigme,
Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages,
Ton nom un et multiple, où brûleront
En silence, un feu clair,
Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.
" Regardez, dira-t-elle, dans le seul livre
Qui s'écrive à travers les siècles, voyez croître
Les signes dans les images. Et les montagnes
Bleuir au loin, pour vous être une terre.
Écoutez la musique qui élucide
De sa flûte savante au faîte des choses
Le son de la couleur dans ce qui est. "
« Les planches courbes » faire silence, lire et s’imprégner du sens malgré l’énigme.
Annie Christau
Les planches courbes, 132 p., 11€30 (Poésie Gallimard)