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TEXTURE       Les amis de Michel Baglin

Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin

ÉCRIVAIN-JOURNALISTE (1)

ÉCRIVAIN-JOURNALISTE (1)

L’auteur du K, Dino Buzzatti, qui a travaillé toute sa vie au Corriere della Sera, disait que tout écrivain devrait toujours s’efforcer d’écrire comme un journaliste. Michel Baglin, qui a travaillé à la Dépêche du Midi a été profondément marqué par cette expérience professionnelle, même si elle s’est terminée avec un peu d’amertume. Que ce soit en prose ou en vers, dans les thèmes abordés ou dans la manière d’en parler, Michel était, peut-être pas l’archétype, mais un exemple saisissant d’écrivain-journaliste.

Mais avant d’aller plus loin, il convient de préciser ce qu’on entend par « écrivain-journaliste ». Les auteurs ayant écrit dans les journaux sont évidemment très nombreux, et cela depuis que Théophraste Renaudot a inventé la presse au 17e siècle. Mais on ne peut considérer comme journalistes les Balzac, Gautier, Sue, Sand ou Dumas qui y publiaient des fictions, les fameux feuilletons qui ont été la voie royale de la littérature, au moins d’aventure, au 19e siècle. Quelques journaux, surtout de province, en accueillent encore de nos jours, mettant le plus souvent en valeur la littérature de terroir avec les successeurs des Vincenot, Anglade, Peyramaure, Daniel Crozes etc.

On ne considérera pas non plus les éditorialistes, les signataires de tribunes qui, à l’image du « J’accuse » de Zola s’expriment explicitement sous leur casquette d’auteur pour défendre une thèse, donner leur opinion, fussent-ils salariés du journal dans lequel ils écrivent. Enfin, on mettra à part les critiques – et Michel en signa de nombreuses dans la Dépêche, mais aussi dans Poésie1-vagabondages, Europe et ailleurs – car cette activité est d’une autre nature.

Restent trois catégories d’écrivains journalistes qui diffèrent par leur champ d’action mais se ressemblent dans leur approche du réel : les grands reporters, comme Arthur Londres ou Nicolas Bouvier, à l’occasion correspondants de guerre comme Hemingway ; les chroniqueurs, en particulier sportifs, comme Antoine Blondin ; et les localiers qui sillonnent l’aire de diffusion de leur journal en quête d’une assemblée générale de boulistes, d’un concours de pêche ou pour tirer le portrait d’anonymes qui méritent un coup de projecteur. C’est ce journalisme-là, et cette écriture qui nous intéressent ici.

ÉCRIVAIN-JOURNALISTE (1)

La passerelle la plus visible entre journalisme et écriture dans l’œuvre de Michel Baglin se situe dans son œuvre de nouvelliste et plus particulièrement dans le domaine du polar. Michel se plaçait dans la lignée des Daeninckx, Pouy, Manchette, Raynal pour qui l’intrigue policière est avant tout prétexte à un regard sur le monde, ses injustices, ses destins broyés ou sublimés par le contexte social, économique, politique, ses héros et ses salauds du quotidien. L’écrivain se soucie au moins autant de décrire le contexte, de montrer les ressorts cachés qui expliquent, sans les excuser, les dérives, que de ménager le suspense de ce qui reste une fiction. Michel ancrera le plus souvent ses récits policiers dans la réalité locale qu’il connaît par ses reportages sur le terrain. La Balade de l’escargot se déroule parmi les paumés, les dealers, squatters, skins et prostituées d’une ville fictive qui en rappelle une réelle. L’errance du héros fera aussi resurgir un scandale étouffé impliquant des notables véreux, bien moins fréquentables que la pègre des quartiers. Dans Un Sang d’encre , Barthélémy est un journaliste de la région toulousaine, suspecté de tentative d’assassinat et là encore, l’intrigue se nourrit du terreau frelaté des réalités locales. Dans La Part du diable, c’est un chantier de construction de pont sur la Garonne, le dynamitage contrôlé d’un ancien château d’eau, qui servent de cadre à la fiction et l’on jurerait que la Dépêche du midi y a envoyé son localier pour faire un papier.

Au-delà des thèmes abordés, c’est la curiosité, le souci d’exactitude, de précision technique du propos qui frappe. Quand Michel parle de travaux publics, il en connaît les enjeux techniques, le temps (l’agenda, la durée) mais aussi le vocabulaire. Pour écrire, il n’a pas cherché sur internet, il est allé sur le terrain et a posé des questions, il a recueilli les paroles de ceux dont c’est le métier, il a voulu savoir le nom d’un outil, le pourquoi d’une sécurité, a imaginé les aléas, les imprévus, les « Et si… ? » qui font une nouvelle, un récit. Ni le journaliste ni l’écrivain ne sont spécialistes de terrassements, de piles et de tabliers, mais ils ont envie de savoir, de se renseigner en faisant parler ceux qui savent. Ils ont les yeux, l’esprit et le cœur ouvert à l’autre. Surtout à l’autre qui travaille. On pense aussitôt à la fascination qu’exerçait sur Michel le monde ferroviaire, ses paysages, ses mythes, mais avant tout ses métiers, ses ouvriers. Dans ses récits, Michel inversait l’affirmation de Rimbaud dans sa lettre à Georges Izembard : La main à charrue (à marteau, à bulldozer, à cambouis…) vaut bien la main à plume. Cette attention à l’autre est caractéristique du journaliste et, chez Michel en tout cas, de l’écrivain.

           Alain Kewes

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