Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin
13 Décembre 2024
Les personnes présentes le 21 septembre 2024 à la librairie de Port-Vendres L’Oxymore ont eu la chance d’assister à un moment d’une intensité exceptionnelle. La lecture à deux voix de Cours, Antigone, Cours !, dans une version légèrement différente de celle dont les Toulousains avaient bénéficié en avril dernier à l’Hôtel d’Assézat, a été en effet particulièrement émouvante. La voix abîmée par une laryngite de l’auteur, Casimir Prat, cahotante et douloureuse, s’appuyait sur celle, subtile et assurée, du poète-lecteur-chanteur Bruno Ruiz et ce contraste mettait en lumière les qualités littéraires de ce texte, la beauté de ses images.
Entendre ce texte, comme le lire pour soi à haute voix, permet d’en mesurer l’unité, alors qu’une première lecture en peut dérouter par son éclatement. Je voudrais justement insister sur la notion de fragments. Comme l’a souligné Bruno Ruiz dans sa présentation à la fois complice et intransigeante, Casimir Prat ne précise jamais qui parle d’un poème à l’autre : est-ce Antigone, du fond des âges et de ses métamorphoses, de Sophocle à Anouilh ? Les poétesses sous l’égide desquelles est placé le recueil – Emily Dickinson, Virginia Woolf, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Alejandra Pizarnik ? Est-ce le poète lui-même, dissimulé comme au carnaval de Venise sous un masque féminin ? S’est imposée à moi l’image d’un kaléidoscope, ce jouet dans lequel des morceaux de verre colorés forment quand on l’agite des rosaces toujours renouvelées, toujours fascinantes. Cours, Antigone, Cours ! est le tube de papier où des fragments de destinées créent, suivant comment on le tourne, une figure de femme « …qui n’est, à chaque fois, ni tout à fait la même/Ni tout à fait une autre », comme dans Le rêve familier de Verlaine (dont un poème, où il applique un procédé proche du collage, s’intitule précisément Kaleidoscope : « Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille !/Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor »). Il faut prendre cette multiplicité de voix comme une manière et une matière que le poète emploie pour donner cohérence à ses questionnements – Casimir Prat est prolixe en points d’interrogation – dont peut-être l’essentiel, celui que porte Antigone dans sa révolte, les écrivaines dans le sacrifice qu’elles font de leur vie à leur parole, la propre mère de l’auteur dans son exil anti-franquiste, et l’auteur lui-même : « J’ai cru que la loi de l’amour/était plus forte que l’amour de la Loi ». Voilà : la loi de l’amour est hors-la-loi. La poésie de Casimir Prat – toute poésie peut-être – niche dans ce paradoxe.
Souhaitons avoir de nombreuses occasions d’entendre à nouveau cette belle et forte lecture.
Philippe-Marie Bernadou