Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin
1 Novembre 2024
Le recueil Poèmes du bout du monde de Patricio Sanchez-Rojas nous donne des clés pour appréhender la singularité de son chemin d’écriture.
Nous y retrouvons les thèmes de prédilection du poète qui a dû s’exiler du Chili en 1977, « je cherche dans / ma mémoire le pays de mon enfance » (p61).
Le bout du monde est en France, terre d’accueil ; cela pourrait être ailleurs, n’importe où, loin du pays natal, par-delà la mer.
Il faut lire à haute voix, d’un souffle, le long poème « Voyages », ressentir la blessure toujours vive de l’exil et entendre la célébration du pays natal que Patricio Sanchez-Rojas garde en lui, dans sa chair : « Exil de ma peau, de ton âme » (p9).
Le poète utilise un langage poétique concis et intense, rythmé par des répétitions et une impérieuse nécessité à exprimer tous les sentiments qui le traversent.
L’exilé est déraciné où qu’il soit : « tu es de nulle part » (p10). Il est hanté par la perte de son pays d’origine, de sa langue, de sa culture, de son mode de vie. « Tu devras à jamais compter avec / La lave invisible de tes mains » (p20). Nulle porte n’ouvre chez-soi mais sur « Une autre porte / Puis, une autre porte » (p10).
Si la poésie ne peut supprimer la tyrannie ni la misère, où qu’elles soient dans le monde, elle est en revanche un baume sur la douleur de l’exil vécu par Patricio Sanchez-Rojas.
La poésie est le langage privilégié pour exprimer l’essentiel, l’essence de l’être. Il faut avoir vécu et savoir « observer le monde / Car écrire un poème est quelque chose de parfaitement sérieux. » (p33-34). Et il faut savoir écouter le double qui habite en soi.
Patricio Sanchez-Rojas écrit « pour exister » (p40), en compagnie des nuages dont les métamorphoses le ramènent au Chili, au « visage d’un volcan » (p41).
La poésie est un pont entre la terre natale et la terre d’accueil.
Elle voit au-delà de ce que peut le regard, « Mes yeux ne peuvent pas apercevoir cette géographie qui m’arrache » (p61).
Elle permet de ne pas oublier, en nommant les paysages, la faune, la flore, les villes du Chili, en se référant aux navires du voyage de l’exil : « ta peau de navire / De colibri de volcan d’araucaria » (p28). Cependant tous les arômes, toutes les lumières de la terre d’enfance restent du côté du rêve, que le poète garde enfouis en lui, « ton langage est / semblable à la fenêtre d’un rêve » (p16).
Ici, dans la vie du quotidien, la poésie permet de s’ancrer dans la terre d’accueil. L’exilé s’applique à construire une nouvelle vie mais rien n’est jamais acquis. « Alors habitant sans racines … Ta vie sache-le, / Tu devras l’inventer / Chaque seconde / Chaque heure qui passe / Chaque jour qui part … Chaque siècle à venir » (p26-28). Le temps est implacable, il n’a pas suffi de perdre son passé, sans cesse il faut s’affirmer dans le présent, sous le joug des horloges et d’un passeport, « Ton passeport / tu le portes dans tes entrailles » (p60).
L’exilé est déchiré par l’espace qu’il ne comblera pas entre terre natale et terre d’accueil.
Quand il reviendra au pays natal, lucide, le poète sait qu’il sera transformé par son intégration en France : « je ne reviendrai plus / jamais / avec la même valise, / Ni avec le même visage, / ni avec le même regard, / ni avec les mêmes jambes / Car je suis né en France / dans une ville / qu’on appelle Talca » (p39).
Attentif à l’autre, ouvert au monde, le poète plaide pour les déshérités de notre terre et garde foi en un avenir de clarté. « Nous devons faire entrer l’espérance dans nos pupilles de colibri. » (p59).
D’après le tableau « Bref séjour en Somalie » du peintre François Boisrond, il parle avec originalité au nom d’une bouteille : « Moi, qui ne suis personne au milieu de rien » (p42). Symbole de la misère et de la solitude d’une humanité dans l’attente d’un jour meilleur, figure emblématique de la production matérialiste, cette simple bouteille à l’arrière d’un autocar, dans un pays pauvre d’Afrique, porte en elle le rêve d’un devenir ancré dans la beauté des éléments : « pierre du chemin », « arbre avec ses ailes d’oiseau », « volcan avec sa lave dans la gorge / ou dans ses entrailles » (p55-56).
Chaque objet, même invisible, existe. Ainsi, une petite pierre, « poussière de la poussière » est « la mémoire du monde » (p58).
Oui, c’est à haute voix qu’il faut partager ce beau recueil qui dialogue avec notre humanité et notre terre.
Christelle Thébault
Poèmes du bout du monde – éditions unicité. Édition du 3ème trimestre 2024 – 68 pages – 13 euros