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TEXTURE       Les amis de Michel Baglin

Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin

NICOLAS ET GUÉNANE

Nicolas Guillén (1902-1989)

Nicolas Guillén (1902-1989)

      Nicolas Guillén

Un très long caïman vert

 

Sur la mer des Antilles

appelée aussi Caraïbe

battue par des vagues féroces

et ourlée de molles écumes

sous le soleil qui la poursuit

et dans le vent qui la repousse

chantant à chaudes larmes

Cuba navigue sur sa carte

comme un très long caïman vert

avec des yeux d’eau et de pierre

 

La canne à sucre de ses pointes

lui tisse une fière couronne

couronne non de liberté

couronne oui de l’esclavage

un manteau de reine au-dehors

manteau de vassale au-dedans

plus triste que la plus triste reine

Cuba navigue sur sa carte

comme un très long caïman vert

avec des yeux d’eau et de pierre

 

Bien collé au bord de la mer

bien immobile toi qui veilles

garde-côte prends bien garde

à toutes les pointes des lances

et au tonnerre de la houle

et au cri jaillissant des flammes

au caïman qui se réveille

et sort ses griffes de la carte

ce long très long caïman vert

avec des yeux d’eau et de pierre

un largo lagarto verde

con ojos de piedra y agua.

               (Traduction Guénane)

 

 

Guénane

Guénane

Guénane

Mon île voisine

 

Elle vient de si loin dans le temps

pourtant

vieille fée vieille sorcière

Groix ma voisine garde

un air de passagère

 

Elle en vit passer des vaisseaux

cinglant vers les Indes les étoffes les épices

dans sa mémoire vibrent encore

les navires de la honte négrière

la Bataille de l’Atlantique les cétacés d’acier

les bombes des escadrilles volantes

 

Jamais lasse de faire le guet

après-guerre elle s’étirait soupirait

entre les triples rangs de barbelés

les casemates les bunkers

de la plage elle avait l’air

d’un nuage ombrant l’océan

en moi toujours elle est là

entre l’ineffaçable et ce qui bouge

 

Groggy jazzy blues

cierro los ojos y recuerdo

cuando tocaba con la mano la isla y el cielo

je ferme les yeux et me souviens

quand je touchais l’île et le ciel de la main

autour de Groix les voiliers glissent

à cette espionne j’écris encore

à l’encre émotive invisible.

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