Lien entre les amis du poète et écrivain Michel Baglin
1 Juillet 2021
Certains lecteurs trouveront incongru qu’un poète se mêle d’économie politique ou de philosophie, domaines qui seraient l’apanage exclusif d’honorables experts. Et si justement c’était le regard d’un poète qui permettait d’avoir une vision juste et panoramique des évènements que nous vivons douloureusement et que nous subissons ?
Ce poète, c’est Michel Baglin, poète mais aussi écrivain polygraphe et curieux, poète qui a publié quelques essais et en particulier La perte du réel paru en 1998 aux éditions toulousaines de n&b. Rapidement épuisé, ce livre méritait d’être réédité tant il se révélait prémonitoire voire « prophétique ». Écrit il y a plus de 20 ans, il annonçait ce que l’on vit actuellement avec l’avènement inexorable de ce que l’on nomme depuis « les nouvelles technologies » et que l’on pourrait aisément regrouper sous le terme générique d’écran.
« Des écrans entre le monde et nous » est le sous-titre de cet essai. Michel Baglin a tenu à ce qu’il figure sur la couverture de l’ouvrage. Le terme polysémique d’écran renvoie à de nombreuses questions qui n’ont rien d’anodin. Qui a placé ces écrans entre le monde et nous ? Combien y en-a-t-il ? Où sont-ils placés ? Qui se trouve derrière ces écrans ? Ces écrans sont-ils des vitres ou des miroirs ? Autant de questions qui demeureront forcément sans réponse.
Sans redouter la facile accusation de paranoïa, on peut affirmer que ceux qui sont derrière ces écrans savent ce qu’ils font et connaissent parfaitement leur pouvoir de nuisance intellectuelle, mentale et médicale. Leur petite entreprise de décervelage se poursuit sans encombre. Grâce aux écrans multiples et complémentaires, le citoyen lambda aura l’impression grisante qu’il participe à l’avancée du système alors même qu’il en est la première victime.
À chaque fait-divers qui survient, on peut découvrir les dérives irréversibles de ce modèle économique qui va naufrager la planète : « La perte du réel consiste d’abord, et fondamentalement, en cet oubli qui pourrait s’avérer à brève échéance mortel ». Le monde économique est en train de modifier en profondeur tous les autres modes de pensée et d’action, et, comme simultanément il s’érige en modèle unique, aucune perspective crédible ne parvient à se faire jour.
Entre les vagues théories socio-démocrates ou néolibérales, c’est la langue du consensus qui est adoptée pour coller au plus près de la pensée unique. Pour cela, les décideurs se sont dotés d’une arme redoutable : les écrans qui « ne se contentent pas de masquer le réel ; comme les drogues, ils nous accoutument à recourir à eux pour s’en évader ». Michel Baglin parvient magistralement à décortiquer ces mécanismes sous-jacents qui permettent aux manipulateurs de parvenir à leurs fins. Ainsi, assiste-t-on à une véritable contamination du réel grâce à des termes tels que « mondialisation » ou « réalité virtuelle », termes derrière lesquels se cachent les fantômes qui peuvent nous entraîner vers des lendemains qui déchantent.
Réel, spirituel et virtuel : c’est sur ce trépied que se construit une existence. Hélas, ce trépied devient un « tabouret bancal » où seul le virtuel fonctionne désormais, phagocytant depuis longtemps le spirituel et finissant de dévorer le réel. Grâce à des objets de plus en plus perfectionnés, le virtuel achève de contaminer l’espace vital de chacun. Et cela, depuis plus de vingt ans, Michel Baglin l’avait anticipé avec une rare clairvoyance. Hélas, son livre n’avait reçu que peu d’échos. Il est souhaitable que cette réédition permette à cet essai de trouver le public qu’il mérite.
Michel Baglin : La perte du réel (Des écrans entre le monde et nous) (Rhubarbe éd., 2019), 202 pages, 14 euros – 10, chemin des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net
Georges Cathalo
Cet article est paru dans l'ultime numéro (132) de la revue Friches que dirigeait Jean-Pierre Thuillat disparu en janvier 2021 et dont un hommage est rendu. On peut commander cet ouvrage grâce au bon de commande ci-dessous. Signalons enfin que cette revue avait consacré un dossier spécial à Michel dans sa livraison N°104 en 2010.